Birmanie: une ouverture à confirmer – Analyse

L'opposante Aung San Suu Kyi et le président birman Thein Sein, le 19 août au palais présidentiel de Naypyidaw (capitale). Photo: DR
La junte militaire au pouvoir depuis 1962 “n’est plus”. Thein Sein le nouveau président du pays semble décidé à engager de profondes réformes. Faut-il se réjouir de l’élan démocratique qui semble souffler sur la Birmanie? Prudence, les annonces doivent encore se concrétiser.
Perestroïka, glasnost, printemps birman… Autant d’expressions utilisées par les journaux pour qualifier les événements qui se déroulent depuis quelques semaines en Birmanie. Une suite d’annonces encourageantes montrent qu’une amorce de changement est en train de s’opérer. Le pays est-il vraiment en train de se démocratiser? Il convient de nuancer ces signaux d’ouverture, de les mettre en regard avec le passé puis d’attendre qu’ils se confirment.
Depuis trois semaines, les Birmans peuvent se syndiquer et faire la grève. Des droits dont ils étaient dépourvus sous le régime dictatorial qui régissait le Myanmar (nom officiel) depuis près d’un demi-siècle. Encore faudra-t-il que la loi votée par le parlement soit appliquée. Pour l’instant, aucun exemple connu ne permet de le confirmer. En Birmanie, nombre de lois n’existent que sur le papier comme le rappelle Sean Turnell, spécialiste du pays à l’université Macquarie de Sydney. Il est également probable que les Birmans auront une certaine retenue à utiliser ce droit alors que pendant de nombreuses années, faire la grève les conduisait directement en prison.
Un droit de grève, certes, mais à la maison. Ladite loi ne s’étend apparemment pas au droit de manifester sur la voie publique. Il y a quelques jours dans le centre de Rangoun, trois personnes, dont un avocat spécialiste des droits de l’Homme, ont été interpellées par la police birmane lors d’une manifestation de paysans dont les terres ont été confisquées. Les agents en civil du régime sont toujours présents lors des rassemblements et dans les périmètres jugés sensibles. En septembre, quelques semaines seulement avant l’adoption de la loi instaurant le droit de grève, la police avait empêché la tenue d’une manifestation à l’occasion du quatrième anniversaire de la sanglante répression de la “révolte des bonzes“.

"La révolte des bonzes" réprimée dans le sang en 2007. Sur la bannière: "Mouvement national de la non-violence". Photo: Racoles Monks protesting in Burma
Les conditions douteuses de l’arrivée au pouvoir du président Thein Sein
Libre depuis le 13 novembre 2010 -après avoir passé par intermittence 15 des 21 dernières années assignée à résidence- Aung San Suu Kyi, opposante et prix Nobel de la paix, s’est entretenue fin août avec Thein Sein, le nouveau président “civil” du pays. Un signal accueilli positivement par la communauté internationale, même si rien n’a filtré de cette rencontre.
Général retraité, Thein Sein, 65 ans dont 47 au sein de l’armée, a été de 2007 à 2011 le premier ministre de la junte militaire dirigée d’une poigne de fer par le Généralissime Tan Shwe (arrivé au pouvoir en 1992). Beaucoup semble l’oublier, mais les élections du 7 novembre 2010 qui ont porté Thein Sein au pouvoir étaient très loin de respecter les normes internationales: impossibilité pour les partis politiques d’avoir des détenus parmi leurs membres (Aung San Suu Kyi, leader du principal parti d’opposition n’a été libérée qu’après les élections), frais d’enregistrement élevés pour les candidats, interdiction de critiquer le régime et la nouvelle constitution de 2008, droits de l’opposition bafoués. Pour plus de détails sur les lois électorales, cliquer ici.
Les conditions dans lesquelles se sont déroulées ces élections avaient suscité des commentaires extrêmement sévères de la part des puissances occidentales. Petite compilation: le président des Etats-Unis Barack Obama, déclarait qu’elles étaient “ tout sauf libres et justes “. Hilary Clinton, Secrétaire d’Etat, avait évoqué “ des élections faussées “ qui “ mettent en lumière les abus de la junte.” Bernard Kouchner, alors ministre français des Affaires étrangères, les qualifiaient de “ ni libres, ni pluralistes.” Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU, jugeait qu’elles n’étaient “pas à la hauteur des attentes pour un processus inclusif, juste et crédible.” Pour l’Union européenne elles n’étaient pas compatibles avec les “ standards internationaux “. Le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), avait décidé de boycotter les élections. Peu avant le scrutin, la LND avait été dissoute par la junte. Elle n’a plus aujourd’hui d’existence légale.
Ces élections ont porté au pouvoir le Parti de la solidarité et du développement de l’union (USDP), créé par la junte birmane pour la représenter aux élections législatives. Précision importante, le gouvernement actuel est dit “civil” car il comprend des civils, mais il est toujours dominé par l’armée.
Amnistie: 1800 prisonniers politiques toujours derrière les barreaux

Zaganar, célèbre humoriste politique, à son domicile. Il a été libéré lors de l'amnistie gouvernementale de la mi-octobre. Rangoon, le 13 Octobre 2011. Photo: Htoo Tay Zar
A la mi-octobre, dans le cadre d’une vaste amnistie de 6 359 détenus, environ 200 prisonniers politiques ont été libérés parmi lesquels le célèbre humoriste Zarganar, condamné en 2008 à 59 ans de détention pour avoir critiqué la réaction du gouvernement au cyclone Nargis (au moins cent quarante mille morts dans le delta de l’Irrawaddy). Zaw Htet Ko Ko, l’un des leaders du soulèvement étudiant de 1988, et Say Say Htan, condamné à 104 ans de prison pour avoir décrié la nouvelle constitution ont également été libérés. Il est difficile de comptabiliser le nombre de prisonniers politiques dans les geôles birmanes. Mais, cette amnistie, qui a suscité la déception dans l’opposition birmane, n’est pas suffisante pour l’ONU puisqu’environ 1 150 prisonniers politiques -opposants, avocats, artistes, journalistes et moines bouddhistes- demeurent derrière les barreaux. Selon l’Assistance association for political prisoners, certains prisonniers seraient en mauvaise santé et ne bénéficieraient pas des soins nécessaires. Aung San Suu Kyi ne doit pas être l’arbre “médiatique” qui cache la forêt.
Plusieurs ONG l’ont confirmé, de nombreux sites Internet jadis censurés sont consultables depuis peu, comme celui du journal dissident The Irrawaddy tenu par des réfugiés en Thaïlande. Le réseau Internet birman reste cependant archaïque, peu accessible et censuré. Les journalistes étrangers pourraient de nouveau obtenir des visas officiels, mais des journalistes locaux continuent d’être arrêtés et des publications continuent d’être suspendues selon plusieurs ONG. En mai dernier, Reporters sans frontières constatait un renforcement de la surveillance des médias et d’Internet sous l’ère Thein Sein.
La nomination en avril dernier de U Myint, un proche d’Aung San Suu Kyi, comme conseiller économique du président est également un signe d’ouverture, tout comme la suspension de la construction d’un barrage controversé sur le fleuve Irrawaddy. Ce projet, commandité par la Chine, menaçait de détruire des cultures et des habitations dans la région.
Mais, il faut nuancer ces avancées, car elles ne s’opèrent pas sur tous les terrains selon plusieurs ONG, dont Human rights watch (HRW). Le 3 novembre, la très sérieuse organisation de défense des droits de l’homme a publié un article qui souligne les progrès accomplis mais qui rappelle que “l’appareil répressif birman et les lois sur lequel il est fondé restent en place.” Le 18 octobre, HRW dénonçait les exactions commises par l’armée birmane dans l’État de Kachin depuis la reprise des combats contre l’Armée pour l’indépendance kachin (KIA), il y a quelques mois. Dans un rapport de juillet dernier intitulé Dead Men Walking: Convict Porters on the Front Lines in Eastern Burma (Au péril de leur vie: Les détenus utilisés comme porteurs sur les lignes de front de l’est birman), HRW exposait en détails les exactions dont les porteurs utilisés par l’armée sont victimes: exécutions sommaires, torture, et l’utilisation des détenus comme “ boucliers humains ”. A de multiples égards, la situation des minorités en Birmanie demeure très préoccupante.
Enfants soldats, torture, travail forcé, entrave à la liberté de circuler, etc. La liste est longue. Les atteintes aux droits de l’Homme sont si nombreuses et graves en Birmanie qu’il semble bien trop tôt pour parler d’une amélioration significative. Pour un aperçu de la situation, cliquez ici ou ici (ONU) ou ici (ONG).
Croissance, levée des sanctions et présidence de l’ASEAN

L'ONU estime que la moitié de la population Birmane vit sous le seuil de pauvreté. L’Organisation mondiale de la santé situe le système de santé birman au 190ème rang mondial (sur 191). Photo: DR
En menant cette politique d’ouverture, il est très probable que Thein Sein cherche à attirer des investissements étrangers pour doper l’économie de son pays qui en a plus que fortement besoin. Pour ce faire, il sait qu’il doit convaincre les occidentaux de sa volonté de démocratiser le pays. Les sanctions imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne - dont la population Birmane est malheureusement la première victime - constituent évidemment une barrière importante à la croissance et au désir d’indépendance vis-à-vis de la Chine, principal partenaire économique du pays. Washington interdit depuis plus de dix ans l’importation de produits birmans et l’exportation vers la Birmanie de services financiers américains. De son côté, l’Union européenne a proscrit les importations de bois, de métaux, de minerais et de pierres précieuses ainsi que tout nouvel investissement dans des entreprises birmanes de ces secteurs. Quelques éléments de réflexion sur le pour ou contre des sanctions ici ou ici (position des partis birmans d’opposition).
L’un des objectifs visés par le gouvernement birman est aussi l’obtention la présidence tournante de l’Association des pays d’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 2014, enjeu régional très important. La présidence de 2014 devrait justement être désignée lors du 19ème sommet de l’organisation qui aura lieu à Bali du 17 au 19 novembre.
Juste avant les élections birmanes de 2010, l’ASEAN avait étonnement durci le ton envers la junte. Elle avait par la suite qualifié le scrutin “d’important pas en avant” avant d’ajouter qu’elle “encourageait la Birmanie à continuer à accélérer le processus de réconciliation nationale et de démocratisation, pour la stabilité et le développement du pays.” Il est intéressant de noter que la charte de l’organisation régionale prohibe toute ingérence dans les affaires intérieures de ses Etats membres. L’ASEAN, qui demande la levée des sanctions depuis janvier, est par ailleurs très critiquée pour son attitude envers la Birmanie, jugée trop complaisante en matière de droits de l’Homme.
L’expérience invite à la prudence

Le généralissime Than Shwe numero un de la dictature birmane de 1992 à 2010. Photo: Peerapat Wimolrungkarat
Par le passé, la junte a très souvent alterné entre période d’ouverture et de répression. En 1974, le général Ne Win (arrivé au pouvoir en 1962) avait mis en place une constitution à l’apparence civile pour légitimer sa dictature. Il avait créé une assemblée nationale et des comités populaires locaux. L’existence de ces instances, dépourvues d’autonomie, n’a pas empêché le général Ne Win de se maintenir au pouvoir jusqu’en 1988, date du putsch de la nouvelle junte (Conseil d’état pour la restauration de la loi et de l’ordre).
Lors des élections législatives organisées en 1990 (premières élections multipartites depuis 1960), Aung San Suu Kyi est plébiscitée alors qu’elle est assignée à résidence, sans motif et sans procès, depuis juillet 1989. Son parti, la LND, remporte une large victoire: 392 sièges sur 485. La dictature refuse de reconnaître le scrutin et annule le résultat des élections.
Aung San Suu Kyi a très souvent été la victime du vas-et-vient permanent de la junte. Assignée à résidence pour la seconde fois en 2000 elle est libérée en 2002. Elle déclare alors: “ C’est une nouvelle ère pour le pays “. Le 30 mai 2003, lors d’une tournée politique, son convoi est attaqué par une milice à la sole du pouvoir. 70 de ses sympathisants sont tués, elle survit. Peu après elle est de nouveau placée en détention. Pour connaître l’historique détaillé de sa détention, cliquer ici.
La “dame de Rangoon”a récemment qualifié de “développements positifs” les événements qui se produisent en Birmanie. Elle a précisé qu’elle ne savait pas jusqu’où ils iraient. Une série d’élections partielles doit avoir lieu avant la fin de l’année. Aung San Suu Kyi pourrait briguer un siège au Parlement. Reste à savoir si elle pourra effectivement se présenter. La “perestroïka Birmane” ? Wait and see.
Idée – Reformer pour mieux durer?
Il est risqué d’interpréter le comportement d’un régime aussi opaque. Prenons un risque et envisageons une piste d’interprétation. Dans la plupart des régimes dictatoriaux, les leaders cherchent d’abord à assurer leur “survie”. Il est possible que l’ouverture actuelle relève de cette logique. Isolée, la junte militaire était agonisante. Lors d’une récente mission d’un diplomate occidental à Naypyidaw, certains leaders birmans n’avaient pas caché leur crainte d’être un jour traduit en justice devant la Cour pénal internationale. La perspective de l’éventuelle mise en place d’une commission d’enquête des Nations Unies sur les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en Birmanie inquiètent également les dirigeants birmans. Dans ce contexte, la vague démocratique pourrait être interprétée, non pas comme une volonté des dirigeants de transformer en profondeur un système qui les a maintenus au pouvoir, mais plutôt de garder les rênes du pays, d’organiser la transition et de s’assurer l’impunité. Rappelons au passage que l’ancien dictateur Than Shwe vit paisiblemet sa retraite dans sa résidence de la capitale Naypyidaw…
Il n’en demeure pas moins que ces annonces sont positives. Elles sont une opportunité. L’opposition birmane et la communauté internationale devront trouver le ton juste pour accompagner de manière critique le changement amorcé. C’est peut être ce qui est en train de se passer, mais il ne faut pas crier victoire trop vite. La discussion est ouverte!
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